« Je serais le vent et la pluie chez les Hommes, pour être près de toi »

Le pied posé sur la glace, les pulsations de mon sang irriguent jusqu’en mon cœur, d’enivrantes décharges couleurs granite. Effluves de vie et souvenirs se mêlent à la sensation grisante de la chaleur de la chair qui rencontre la fraîcheur du sol, comme engloutie par la puissance irrésistible de cette onde gelée aux profondeurs insondables.
J’avance d’un pas et le monde entier se tait. Cet instant suspendu n’existe pas. Je suis une image qui déteint, comme une aquarelle éphémère sur laquelle on aurait renversé un verre d’eau, diffusant les couleurs et emportant les formes au loin.
Offrant mes pensées, mes rêves, mes images, mon univers tout entier, je m’agenouille contemplant la vertigineuse vacuité du décor qui se propose à moi. Le vent crisse sur la roche et souffle sur la poussière de neige, laquelle vient caresser mes sens. Un hurlement effroyablement silencieux semble provenir des profondeurs du lac. Là, au bord du précipice, entre rêve et réalité, le temps perle de mes paumes et s’écoule le long de mes doigts pour s’effilocher au contact du froid. Les innombrables fils qui s’éparpillent en cascade s’infiltrent partout et finissent par peloter dans les nervures de la glace.
Mains contre cette surface miroitante d’un gris profond, je contemple les dernières tâches de vie qui les parsèment, lentement les quitter. Emplies d’une encre sombre, mes veines se mêlent à l’hypnotisant ballet des nervures qui s’étendent à perte de vue. Si l’on tend l’oreille, elles étouffent un chant imperceptible, d’une profondeur inimaginable, tout droit remonté des entrailles du lac par le précieux cristal dont il est fait prisonnier. Mon essence s’abandonne aux reflets et s’empêtre avec délice dans la toile de soie, indéfiniment filée du bout de mes doigts.
Ce monde est inconnu, étrange, et je n’aurai probablement bientôt plus rien à filer. Les petites volutes de buée qui s’échappent de ma respiration étonnement tranquille, se font de plus en plus timides. Et pourtant, à mesure que j’étale mon labyrinthe intérieur sur la surface de l’onde gelée, les battements de mon cœur s’harmonisent avec le son du vide.
Cet écho voyage avec force dans l’espace, décuplé à mesure qu’il heurte une infinité d’obstacles immatériels.
Dans cette errance, je poursuis les tressaillements de mon cœur, de mon corps et les plus profonds mouvements qui m’animent. Et soudain je réalise que rien de tout cela ne m’appartient plus. Le silence. Tout s’est envolé.
Mon regard se lève vers le soleil de nuit qui contemple la scène, et la peur disparaît. Il ne reste plus que ce moment précieux, cette entrevue avec la glace, miroir lacté sur lequel se découpe ma silhouette. Un grondement d’outre-tombe fait trembler mon fragile support. Ce son est une mélodie qui transporte chaque cellule de mon corps. Tout ce que je suis est là ; mes fantômes aussi ; déposés à l’orée de mon corps, sur la surface du miroir.
La glace cède. Tout s’accélère tandis que le monde s’arrête. Le craquement suspendu qui parvient à mes oreilles semble surgir de tous côtés. Je traverse la surface, engloutie par les eaux sombres et disparaît en une fraction de seconde.
De l’autre côté du miroir, mon corps lévite dans l’obscurité enveloppante, et parmi les fils de soie, je me suspends à la contemplation de la lumière bleuté de l’étoile. Son éclat dépose sur mon front, le baisé scintillant d’un passé et d’une vie qui prend fin.
De singuliers symboles s’illuminent. Découpés à même la glace, chacun d’eux vient s’imprimer, se figer dans ma rétine. Une petite part de moi continue de s’y accrocher, fascinée, comme un papillon de nuit tourbillonne jusqu’à l’épuisement autour d’une source inespérée de lumière au milieu de la nuit. À mesure que je m’enfonce dans les profondeurs, la lumière se dissout, et c’est stupéfaite que je crois reconnaître les visages vaporeux des êtres aimés. J’inspire et remonte jusqu’à mon cœur, un parfum d’éternité.
Chaque fil, relie des lieux, des éléments, des temporalités, des vies, des réalités. Ils convergent tous dans une vibration unique qui arbore une multitude de visages et de formes.
Chaque détail de cette aventure inexplicable est gorgé de beauté et empreint du plus parfait des chaos. Je regarde cette étoile, et je me souviens. Des choses se sont passées, vont se produire, d’autres surviennent simultanément ou dans des conditions différentes. Nous voyageons en des contrées étranges mais familières, nulle part mais partout à la fois, en tâchant de nous saisir d’une immensité dont nous sommes partie intégrante.
Libre, poussée vers une destination que nul ne pourra jamais capturer sur aucune carte, je regarde mes fils argentés. Ils se reflètent parfaitement sur les craquelures de la glace. Sous mon regard émerveillé, c’est une succession ininterrompue d’univers miroitants qui se dessinent.
Crois-tu aux hasards ? Tout ces instants que l’on remarque, et d’autres qui disparaissent comme s’ils n’avaient jamais existé. Tous ces chemins qui semblent toujours finir par se retrouver. Mais quel est donc cet étrange écho qui, si l’on tend l’oreille, raisonne à chaque instant et nous rendrait sourds si l’on ne finissait pas par l’ignorer et oublier son existence. Le monde est vivant, vibrant de forces, de couleurs et de sons. Les êtres qui y évoluent s’entrainent dans une ascension soutenue par de profondes racines. Ils se dressent et s’étirent, le regard fasciné, capturé par l’énigmatique spectacle du firmament vers lequel ils ne peuvent s’empêcher de tendre les mains, cherchant peut-être à saisir l’immatériel. Où serait-ce pour lui crier « nous sommes là ! ».
Toutes ces mains tendues vers l’univers, appelant un dieu, un nom, un souvenir, un rêve, un espoir. Je suis là au beau milieu de la nuit et je me regarde écrire. Je ne sais ce qui guide mes paroles, ce qui inspire nos intuitions, si différentes les unes des autres, mais si singulièrement semblables à la fois.
Les mots n’ouvrent jamais les mêmes portes, aussi, ne cherchons pas à en fixer la destination. Perdus dans ce labyrinthe d’échos, en tâchant de démêler l’origine de la pensée et les mystères de la conscience, nous tentons de suivre des chemins différents, pourtant semblables à mille autres. Peut-être n’y a t’il pas d’erreur.
Ne cherchez donc pas à guider vos pas, car toute certitude ne mène jamais que sur des impasses.
