Initialement publié sur Ouest-France (version non modifiée) / Photographies par Alexis Rosenfeld
Chaque année, vers le mois de juillet, un gigantesque banc de sardines draine dans le sillage de sa migration, au large de côtes de l’Afrique du Sud, toute une variété de prédateurs venant du ciel ou des profondeurs de l’océan. Alexis Rosenfeld a photographié ce grand festin extraordinaire pour la Fondation 1 Ocean. Un reportage à découvrir dans le n° 3 de la revue Océan, publiée par Ouest-France.

Si l’on observe les côtes orientales de l’Afrique du Sud depuis le ciel, on distingue chaque année, vers le mois de mai, la formation d’une impressionnante nuée sous-marine. Elle serpente le long de la côte orientale du Cap de Bonne Espérance jusqu’à la frontière du Mozambique, assombrissant les eaux sur plus de 1500 kilomètres. En y regardant de plus prêt, on discerne un gigantesque banc de sardines. Des milliards de poissons se sont laissés glisser dans le sillage des courants océaniques formés pendant l’hiver austral et en profitent pour se gaver du plancton saisonnier.
Le « sardine run » est la plus grande migration animale de la planète en termes de biomasse. Ces longs couloirs migratoires attirent toute une variété de prédateurs, venant du ciel ou des profondeurs de l’océan. Un large spectre d’espèces prélève ainsi sa part dans cette abondance de nourriture. Certains plongent, d’autres mènent des attaques coordonnées afin de tenter de disperser les nuages de sardines, lesquelles nagent bien groupées, se servant de la densité de leur nombre pour se protéger et réagir aux agressions extérieures.
C’est au cœur de cette valse frénétique et hypnotisante que l’équipe UNESCO & 1 OCEAN s’est aventurée, avec l’objectif de réaliser une série de films documentaires en coopération avec Arte. « Entourés d’une dizaine de milliers d’animaux, nous ressentons alors toute la puissance de la nature, dans une cohabitation saine et sereine », se rappelle Alexis Rosenfeld, photographe et explorateur sous-marin qui a participé à documenter et immortaliser cette spectaculaire manifestation.
UN CONTE ANIMALIER AUX MULTIPLES FACETTES
Les équipes de tournage 1 OCEAN, dirigées par le réalisateur John Jackson, vous proposent de plonger avec elles au cœur de cette envoûtante migration, véritable trainée d’éclats argentés portée par les puissants courants marins, autour de laquelle gravite une diversité d’espèces unique au monde. Véritables conteurs de la vie des océans, plusieurs spécialistes parmi lesquels la cétologue Fabienne Delfour, Carl van der Lingen spécialiste des sardines, les ornithologues Andrea Thibault et Lorien Pichegru, ainsi qu’Alison Kock et Steven Surina, spécialistes des élasmobranches, nous guident dans cette odyssée aux mille-et-un protagonistes, des plus petits, aux plus majestueux.
Tournées vers différentes espèces qui croisent le chemin de la vague migratoire des sardines, nos caméras vous retransmettent des histoires animales individuelles, celles des premiers envols des fous du Cap, de la ronde des requins et baleines, ou encore des assauts des manchots et otaries à fourrure qui pourfendent les bancs de poissons. Cette mosaïque d’événements et d’histoires ainsi capturés, vous invite à regarder ce phénomène naturel d’une beauté à couper le souffle selon une multitude de perspectives animales liées les unes aux autres.
« Ce film est pour moi le moyen de transmettre nos convictions au plus grand nombre, mais également de sublimer la beauté des fonds marins, tout en faisant la part belle à l’exploration, à la science et à la quête », confie John Jackson. « C’est également une immersion humaine : avec ces films, nous serons au cœur d’une histoire portée par des femmes et des hommes exceptionnels ».
L’URGENCE DE DOCUMENTER LES MAILLONS DE CETTE GRANDE CHAÎNE DE MIGRATION
Des projets d’explorations et d’exploitations des énergies fossiles sont annoncés dans la région. Les scientifiques sont inquiets des conséquences de ces activités. Perturbées par la pollution sonore, certaines espèces ont commencé à déserter la zone. De plus, les activités humaines, comme le trafic maritime, la surpêche, les différentes formes de pollutions rejetées dans l’océan, et l’effet grandissant du changement climatique, interfèrent de plus en plus avec l’équilibre de la biodiversité.
Le réalisateur John Jackson relève : « La dernière très grande migration de sardines à avoir atteint la ville de Durban, sur l’océan Indien, remonte à 2002. Pourquoi ce déclin ? Il existe de nombreuses théories à ce sujet : les sardines passeraient plus au large des côtes, des changements de courants, la pêche illégale, la surpêche, la perte de prédateurs et les effets des changements climatiques… Mais une chose est certaine : toutes ces perturbations, bien réelles, sont induites par les humains ».
La course au gaz naturel, exacerbée par l’invasion russe de l’Ukraine. Total Energies s’apprête à exploiter dans les années à venir des gisements au large des côtes de l’Afrique du Sud. La multinationale a déposé le 5 septembre 2022 une demande de licence de production pour les champs gaziers de Brulpadda et de Luiperd, qui pourraient contenir plus d’un milliard de barils équivalent pétrole et représenteraient trois milliards de dollars d’investissement.
Total Energies prépare une bombe climatique qui va ravager l’océan, les animaux marins et les ressources des populations locales en Afrique du Sud, affirme Claire Nouvian, de l’association BLOOM. Ces gisements se trouvent en effet en plein sur le passage du Sardine Run. La migration et tous les animaux vivant dans cette zone seront soumis à la pollution sonore de ces installations, dont les effets pourraient être colossaux. En outre, certains experts redoutent que des accidents à répétition se produisent sur les sites gaziers, situés dans une des mers les plus houleuses qui soient.
LE PREMIER ENVOL DES FOUS DU CAP : LE PROCHAIN CHAPITRE DU TOURNAGE
Après avoir tourné une première partie du documentaire sur La grande migration du vivant au courant de l’été 2023, l’équipe de la mission UNESCO & 1 OCEAN replonge cette année, du 15 avril au 15 mai, au large des côtes de Port Elizabeth, dans la baie d’Algoa afin de poursuivre son travail de documentation sur les coulisses de ce phénomène migratoire spectaculaire que nous offre la nature.

Photographie par Hein Waschefort Wiki Commons
Équipées sur des scooters sous-marins (SUEX) ainsi que des drones, nos caméras 4K pourront filmer le spectacle dans les mers et dans les airs, en suivant le rythme frénétique des espèces observées. Elles se tourneront alors vers une espèce emblématique de cette région d’Afrique du Sud : le fou du Cap. « Au nord-est d’Algoa Bay, il y a une île qui s’appelle Bird Island. On y trouve à peu près 200 000 fous du Cap qui y vivent », explique le réalisateur. « Notre travail autour de cette espèce a pour but de documenter l’apprentissage du vol chez les juvéniles ». Cette partie du documentaire permettra de comprendre comment les fous du Cap transmettent aux nouvelles générations, les clefs qui leur permettront de survivre.
Les fous du Cap ont l’extraordinaire capacité à plonger en plein vol, frappant la surface des eaux à une vitesse de 100 km/h. Cette technique de chasse leur permet de surprendre et de se gaver des bancs de sardines qui longent leur île au moment de la grande migration. En documentant l’entraînement des jeunes oiseaux au vol et à la pêche, nos photographes et caméramans immortalisent bien plus que le moment du spectacle du festin de sardines, ils racontent une histoire de transmission de techniques durement acquises qui permet à toute une société animale de se sauvegarder. Le défi de ce prochain documentaire est donc de filmer l’histoire biologique complète des fous du Cap, de la naissance à la première pèche en autonomie.
