Véritable artère de vie qui traverse la forêt amazonienne, ce fleuve sacré et la multitude d’affluents qui en découlent, accompagnent l’histoire des peuples d’Amazonie depuis des millénaires. Peuples aujourd’hui menacés par les activités anthropiques modernes et le réchauffement climatique.

Lovés au cœur d’infinies vallées montagneuses peuplées d’une végétation impénétrable, l’Amazone et ses milliers d’affluents serpentent impétueusement sur près de 7000 km depuis des millions d’années. Étendues sur plus de 6 millions de km² répartis sur trois États d’Amérique latine, ces eaux alimentent une forêt équatoriale qui abrite en son sein un dixième de toutes les espèces animales et végétales de la planète.
La légende raconte, qu’abrité sous la canopée, naquis un amour impossible entre la Lune et le Soleil. De chagrin, l’astre d’opale versa un flot de larmes, un jour et une nuit, et inonda la forêt, creusant sillons et vallées qui donnèrent naissance à l’Amazone.
Nombreuses sont les histoires qui content la vie de ce fleuve mythique, mais la plupart des récits autochtones ancestraux restent bien souvent méconnus où du moins, mal interprétés. Bien loin du simple folklore, la multitude de récits initiatiques transmis depuis la nuit des temps au sein des différentes ethnies qui peuplent l’Amazonie, racontent une histoire autochtone aux innombrables facettes.
Entremêlées de croyances, de connaissances et de spiritualité, ces récits, véritables ponts entre le passé et le présent, sont des axes précieux de lecture du monde autochtone. Stéphen Rostain, archéologue et auteur de nombreux ouvrages sur l’Amazonie, nous invite à observer ce fleuve de vie qui parcourt le plus grand poumon vert de la planète, au travers du regard des peuples qui en connaissent tous les secrets.
UNE PERCEPTION VERNACULAIRE DE L’AMAZONE QUI FAÇONNE LE MONDE ET LES CROYANCES AUTOCHTONES
Les populations animistes d’Amazonie ont une vision symbolique forte de la rivière, considérée comme un être à part entière. « On retrouve de façon assez récurrente dans les récits autochtones, cette idée selon laquelle l’Amazone serait le reflet d’une route fluviale céleste : la voie lactée », intervient Stéphen Rostain.
Base de l’orientation humaine depuis ses origines, l’observation des constellations permet de trouver des repères dans l’espace, le temps, mais aussi dans l’existence en donnant naissance à de nombreuses croyances et spiritualités. « La plupart du temps, les autochtones s’orientent d’est en ouest en se basant sur l’axe de la Constellation d’Orion, lequel suit notamment la trajectoire de l’Amazone », explique l’archéologue.
Sur certaines rivières, la constellation se lève parfaitement à l’ouest de l’axe et se couche à l’est. « Cela donne naissance à une symbolique du voyage au-dessus du fleuve, miroir du monde céleste. A la fin de la journée, la constellation plonge sous la surface, dans l’inframonde, pour y suivre le même chemin. » Il y a donc différents niveaux dans le monde tel qu’il est conçu par les autochtones.

PHOTOGRAPHIE DE Sebastião Salgado, Wiki Commons domaine publique
Les trois principaux niveaux sont terrestres, célestes et souterrains. Et étonnement, l’Amazone est physiquement constitué de trois rivières : le fleuve avec ses affluents, l’aquifère qui s’écoule en dessous à contre-sens et qui est dix fois plus large que l’Amazone, et enfin, des rivières volantes, constituées de grands courants pluvieux. Ces rivières transportent d’ailleurs plus d’eau que l’Amazone lui-même, qui représente 15% de l’eau douce mondiale.
Les scientifiques estiment que l’Amazone déverse quotidiennement 17 milliards de tonnes d’eau dans l’Atlantique, tandis que chaque jour, la forêt équatoriale transfère plus de 20 milliards de tonnes d’eau en provenance des nappes phréatiques vers l’atmosphère, formant ces rivières célestes. « Parfois, je me demande si la vision autochtone n’est pas une façon vernaculaire de voir avec l’esprit ce que nous percevons avec nos instruments de mesure modernes, s’interroge Stéphen Rostain. C’est très étonnant de constater à quel point ces observations que l’on a toujours tendance à considérer avec un petit haussement de sourcil, tiennent dans une réalité que l’on découvre petit à petit. »
Cette mince frontière entre le mythe et la réalité est importante « car le fleuve est souvent considéré comme le chemin qui a servi à peupler l’Amazonie ». Les autochtones relatent que les premiers esprits de la forêt et la première humanité auraient ainsi débarqué à bord d’un vaisseau, un monstre originel, bien souvent un anaconda ou un jaguar, créatures féroces capables de braver les dangers pour amener leurs passagers à bon port. « Nous avons d’ailleurs retrouvé de nombreuses représentations de ce type sur des peintures rupestres au centre de la Colombie, » ajoute Stéphen Rostain.
Pour les autochtones, toute action dans l’un de ces mondes aura des conséquences sur les autres.
DES HISTOIRES À L’IMAGE D’UNE DIVERSITÉ ETHNIQUE ET CULTURELLE UNIQUE AU MONDE
On parle souvent de l’incroyable biodiversité de l’Amazonie. Par exemple, on compte 136 espèces d’arbres en France métropolitaine. En Amazonie, on en répertorie plus de 16000. Mais il y a également une ethno diversité importante. « On parle de 350 langues et 60 familles linguistiques. A l’époque du contact avec les premiers colons il y a 5 siècles, on estime que pas moins de 2000 langues différentes étaient parlées. » A titre de comparaison, en Europe, on retrouve 4 familles linguistiques principales pour une trentaine de langues parlées réparties sur une superficie de territoire supérieure.

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A l’image de cette impressionnante diversité ethno-culturelle, le nombre de mythes liés à l’Amazone est vertigineux. Il y a autant de versions qu’il n’y a de conteurs. « La complexité de ces différents récits réside dans le fait qu’il s’agit de très anciens faits historiques déformés, dont il faut savoir extraire la part de vérité. » Car le récit, mêlé à la pensée animiste partagée par l’ensemble des tribus amazoniennes, finit par s’émerveiller de la réalité qu’il dépeignait au départ.
Cette pensée autochtone se base sur trois piliers : l’anthropomorphisme, qui confère à chaque élément de la nature des caractéristiques humaines ; la prédation, qui permet de s’attribuer les forces et qualités de l’ennemi une fois consommé (principe du cannibalisme) ; et enfin, le polymorphisme, qui se base sur l’observation que chaque chose vivante est régie par un processus de transformation, de la chenille au papillon par exemple. « En ce sens, le chaman, dans les différentes cultures autochtones, est une sorte de super-humain, capable de changer de forme, » explique Rostain.
Les histoires liées aux rivières à l’intérieur de la forêt conservent une historicité authentique, assurée par des millénaires de traditions perpétuées. Ce qui n’est pas nécessairement le cas des déformations impliquées par le folklore moderne, implanté sur les berges de l’Amazone. Mêlés à une géographie mentale de l’espace vécu collectivement, les mythes forgent un rapport unique au monde, et entretiennent une sagesse qui défie les âges.
Qu’il s’agisse du mythe guyanais du serpent arc-en-ciel, monstre aquatique dont les motifs inspirèrent les guerriers Wayana qui le terrassèrent, ou celui de l’anaconda coloré du Rio Napo, tué par les oiseaux de la forêt qui lui dérobèrent chacun une couleur avant de s’envoler, ces histoires décrivent un véritable rapport sacré à l’eau, ainsi qu’aux entités qui les habitent. Les croyances qui en découlent impliquent que l’on ne s’y rend pas impunément. Depuis toujours, un profond respect des éléments est ainsi transmis dans les consciences de générations en générations.
Cette déformation de la réalité en mythe provient également d’une réalité historique bien plus familière : celle de la colonisation.
DES VOIX AUTOCHTONES QUI S’UNISSENT POUR REVENDIQUER LEURS DROITS ET LEURS HISTOIRES
Perpétuer la transmission des récits est important, car elle permet de conserver un lien avec la multitude de vécus et de connaissances ancestrales. D’autant plus qu’au moment de la colonisation occidentale de l’Amazonie, initiée lors de la première descente de l’Amazone par le conquistador espagnol Francisco de Orellana en 1541, les peuples qui habitaient les bords du fleuve ont été chassés ou ont péris de maladies. Cette voie fluviale est rapidement devenue le principal moyen d’accès à l’amazonie pour les colons. « En un siècle, il n’y avait plus un seul autochtone sur les bords d’Amazone, ils sont tous morts, déplore Rostain. Bien sûr, les peuples connaissent le fleuve, mais cela reste un souvenir assez lointain dans l’espace et le temps. »
Cependant, encore largement attachés aux rivières et affluents du fleuve, de nombreuses voix autochtones s’unissent aujourd’hui, notamment pour lutter contre la destruction de l’habitat qu’il leur reste. Plusieurs habitants des tribus des berges du Rio Xingu ont notamment manifesté dans les années 1980 contre la construction du barrage du Belo Monte, quatrième plus gros barrage de la planète, commencé sous Lula.
Quelles menaces principales pèsent aujourd’hui sur ces différents peuples ? « Il y a dix ans, je vous aurais dit sans hésiter, la déforestation et le libéralisme extrême des lobbies de l’agroalimentaire ainsi que les feux et la perte de biodiversité. Il y a trente ans, je vous aurais dit les meurtres : on a beaucoup tué pour s’octroyer des terres. Aujourd’hui, ce qui menace le plus, ce sont les changements climatiques que l’on a induit en coupant cette forêt. Depuis que j’ai commencé à travailler en Amazonie en 1985, 12,5 % de l’Amazonie a disparu. Nous nous trouvons sur un point de rupture de l’équilibre écologique car ce continent vert est un régulateur du climat mondial. »
Depuis des années, de nombreux soulèvement autochtones, incarnés notamment sur la scène internationale par Raoni Metuktire, l’un des caciques des Kayapos du Brésil, font entendre une indignation générale quant à la spoliation de leurs terres, de leurs rivières, de leurs cultures et de leurs droits fondamentaux. La reconnaissance de ces droits autochtones à la gestion et à l’autodétermination au sein de la forêt amazonienne est aujourd’hui urgente. « Cela fait plus de 13000 ans qu’ils ont appris à gérer cette forêt, interpelle Stéphen Rostain. Et il faut savoir reconnaître que nous sommes incompétents en la matière. »
