Une ville au passé hybride, aujourd’hui, outil de reconquête territoriale pour la puissance
Chinoise centrale, mais également “chaudron incontrôlable qu’il convient de brider” (P. Le Corre)

Révolution des parapluies à Hong Kong le 14 décembre 2014, 20:49, photographie par Studio Kanu
Les multiples soulèvements populaires qui secouent Hong Kong depuis quelques années, notamment courant 2019 et 2020, sont la résultante d’un contexte géopolitique très particulier, marqué par la rétrocession de cette métropole stratégique, de l’Angleterre à la Chine, le 1er Juillet 1997. Hong Kong passe alors de colonie de l’Empire Britannique, à région administrative spéciale (RAS) du pouvoir central Chinois de Pékin. Le choix d’une étude des soulèvements sectorisés à Hong Kong sur une période relativement étendue (2017 à aujourd’hui), et non un événement particulier et ponctuel comme la révolte des parapluies, s’explique par une volonté, que l’on retrouve dans les articles sélectionnés, de rendre compte du processus complexe des jeux de pouvoirs de Pékin, ainsi que des impacts sur la population hongkongaise mobilisée autour de revendications démocratiques.
Le premier article, “Hong Kong, une voix démocratique en Chine”, rédigé par Philippe le Corre, chercheur associé au centre John K. Fairbanks (grand spécialiste de l’histoire de la Chine – “Histoire de la Chine, des origines à nos jours”), spécialisé en développement international, notamment sur la montée de la puissance chinoise sur la scène mondiale, propose un récit détaillé des récents soulèvements à Hong Kong. Dans le deuxième article, “Le statut de Hong Kong et le néo souverainisme en Chine”, Sebastian Veg, directeur d’études de l’école des hautes études en sciences sociales (chaire histoire intellectuelle de la Chine moderne et contemporaine) nous livre une analyse poussée des causes de ces soulèvements – à savoir, une certaine “judiciarisation de la politique intérieure chinoise”, avec l’élément déclencheur de l’extradition, que nous développerons ultérieurement – en discutant la question de la “souveraineté exhaustive” de Hong Kong au sein de la mère patrie. Enfin, nous pourrons confronter également le dernier article “Pékin, Shanghai, Hong Kong, trois destins de villes dans l’espace Chinois”, par Thierry Sanjuan, sinologue, professeur de géographie et titulaire de la Chaire d’Asie méridionale et orientale à Panthéon Sorbonne, pour rendre compte des enjeux sectoriels des lieux du pouvoir en Chine, pour donner une interprétation plus globale de la spatialisation des révoltes démocratiques à Hong Kong.
En empruntant les différentes directions d’interprétations des articles (questions géographiques et historiques, causes politiques et juridiques des évènements, climat économique actuel et perspectives), nous pouvons dégager un axe général de questionnement commun, à savoir en quoi les mobilisations collectives à Hong Kong permettent-elles d’entrevoir les dessous de la manipulation politique du PCC, notamment pour ce qui est des droits fondamentaux ainsi que des accords juridiques spécifiques pour les RAS ? Ce questionnement se justifie par une relative inquiétude quant à un dénouement incertain d’une Chine qui fait tout pour reconquérir sa toute puissance d’antan.

Les mobilisations collectives à Hong Kong
Au courant des 20 dernières années, de multiples mobilisations collectives ont secouées Hong Kong, qui, aujourd’hui, bien que traumatisée par la répression du gouvernement central, notamment entre 2019 et 2020, est plus vivace que jamais en matière de revendication de son autonomie et de ces droits fondamentaux, énoncés lors de la rétrocession, après 99 ans sous tutelle anglaise. Les manifestants, qui ne se disent “ni Chinois, ni anglais mais Hongkongais” portent une aspiration démocratique qui est le fruit d’une divergence de perspectives – avec d’un côté un héritage colonial récent, et d’un autre côté, cette pression particulière du gouvernement central obsédé par une reconquête de sa fierté nationale, après une longue période d’humiliations (notamment au courant du XIXème siècle avec l’introduction dévastatrice d’opium).
L’article de Philippe Le Corre, situe le contexte général dans lequel se trouve Hong Kong au tournant 2019-2020. “Au printemps 2019, on compte plus de 1 000 manifestations, 6 200 arrestations (dont un tiers sur des individus de moins de 18 ans), de nombreux blessés, des bâtiments gouvernementaux endommagés et l’image de la place financière de Hong Kong – prétendue peu portée sur la politique, mais fièrement revendicatrice de ses droits – durablement changée par un mouvement diffus, doté d’une tactique originale symbolisée par l’expression du kung-fu « être de l’eau », ce qui permet de multiplier les foyers de protestation, et d’une philosophie clairement ancrée dans la défense du haut degré d’autonomie du territoire” p.8. Il explique que ces soulèvement surviennent suite à l’assassinat d’une Hongkongaise par son conjoint Taïwanais, lequel n’est pas remis à la justice Hongkongaise, mais celle de Taïwan. Le lancement d’un projet de loi sur l’extradition (permet à la juridiction locale concernée, de juger l’accusé) soulève néanmoins une vague de contestations.
Une telle loi, permet, par extension au gouvernement central d’étendre son jugement à des territoires qui lui sont autonomes pour des raisons politiques. C’est précisément ce qui se passe par la suite. Rapidement, 5 libraires hongkongais sont enlevés et envoyés en Chine continentale. Pékin met en place une pression constante pour la mise en place de cette loi d’extradition qui enlève à Hong Kong une bonne partie de son autonomie juridique en se trouvant obligée de livrer ses citoyens à la justice chinoise. Des millions de personnes se sont mobilisés tout au long de l’été 2019, pour exiger l’abandon de cette loi. Les manifestations, d’abord pacifiques se sont multipliées et “ont pris la forme d’actions plus violentes contre les bâtiments gouvernementaux et contre des institutions chinoises (boutiques, agences de voyages de Chine continentale) […] Le 1er juillet, un groupe pénètre dans les locaux du Conseil législatif et les symboles de l’État chinois sont conspués”. La mobilisation est profondément idéologique car on s’attaque directement aux symboles de la puissance de Pékin, le tout dans un climat de répression violente de la police nationale et hongkongaise (alors soupçonnée d’être pilotée par le gouvernement central).
L’instrumentalisation du statut de Hong Kong dans le jeu politique du gouvernement central de Pékin, vers une reconquête d’un pouvoir chinois hégémonique et incontestable
Carl Schmitt (juriste et philosophe Allemand), évoqué dans l’article de Sébastian Veg, explique que depuis la période de la rétrocession de Hong Kong (années 90 à 2000), de nombreux “néo souverainistes de gauche” ont orienté la politique du pays vers une repolitisation de l’Etat, sous “l’égide d’un principe politique illibéral” (p.77). “中國” littéralement : 中 “milieu”, 國 “fruit/pays”. Historiquement et étymologiquement centrée sur elle-même, l’image de l’Empire du Milieu (où “ombre du ciel sur la Terre”) s’est trouvée salie notamment après le “siècle de la honte”, infligée par les occidentaux au gouvernement Chinois. L’obsession de la grandeur de la Chine et de la fierté patriotique est très fortement ressentie aujourd’hui, notamment au sein du contexte international.
“One country, two systems” – avec l’existence d’une barrière juridique entre Hong Kong et le gouvernement central, selon un principe de “souveraineté exhaustive”, la Chine cherche par tous les moyens à s’affirmer, notamment à travers l’éducation patriotique et l’assimilation de la population, autrement dit en mettant en place un matraquage intellectuel et idéologique. La problématique à l’origine des multiples soulèvements qui ont agités Hong Kong ces 20 dernières années est en fait le constat du fond de manipulation sur le plan juridique, au profit du politique, d’où la fameuse tentative de faire passer la loi sur l’extradition (quasiment appliquée d’ailleurs comme nous avons pu le voir). Le juridique n’est alors qu’un outil qui permet littéralement de gagner du terrain afin de diluer une intention politique, notamment dans les territoires spécifiques (plus complexe pour Taïwan néanmoins avec l’implantation du Guomindang – considéré historiquement comme la “vraie Chine”).
Selon l’article de P. Le Corre, le gouvernement de Pékin a, dès le départ, mis en place un plan politique précis qui a pour but d’instrumentaliser la réintégration de Hong Kong : “les Hongkongais soupçonnent Carrie Lam et son administration de vouloir en fait mettre en place une procédure d’extradition vers la Chine continentale, ce qui constituerait une rupture très claire du système judiciaire « autonome » dont est censé jouir Hong Kong jusqu’en 2047, conformément à la signature de la déclaration sino-britannique de 1984”. La Chine se sert de cette affaire pour gagner du terrain dans la politique intérieure de Hong Kong, et s’approprier plus rapidement un territoire en principe autonome.
Face aux manifestations diverses qui s’ensuivent, Pékin doit soutenir l’administration locale pour ne pas perdre la face, et incrimine à la place les manifestants alors qualifiés de “terroristes”. C’est un renforcement de l’emprise chinoise sur le territoire et un durcissement de la tolérance vis-à-vis des critiques du gouvernement central, avec l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir en 2012. Dans la continuité de cette manipulation de la loi, l’article de Sébastian Veg, nous apprend (page 80) que la “Loi de sécurité nationale pour Hong Kong” promulguée le 30 Juin 2020, a pour but « d’institutionnaliser le primat du politique et de la souveraineté sur l’Etat de droit” et de faire donc prévaloir les mesures de “sécurité nationale” (jugées nécessaires par le gouvernement central) sur les lois locales.
De plus, il apparaît que “l’économie est le nerf de la guerre pour Hong Kong”. L’article de T. Sanjuan appuie que “durant le processus de rétrocession de la colonie, les autorités continentales ont sans cesse souligné une vocation économique de Hong Kong et lui ont refusé l’existence politique”. En effet, jusqu’alors, Hong Kong, un des premiers ports ouvert au commerce avec l’occident au 19ème siècle, était le symbole du progrès et de la modernité avec une spécialisation sur le commerce et l’économie pure (ce qui a longtemps été le cas). Aux yeux des Anglais, il s’agissait d’un “port-entrepôt discret” idéal pour les affaires (p.62). Et bien qu’elle se soit diversifiée, en diffusant informations et capitaux, Hong Kong a toujours cette image de nerf économique qui doit remplir son rôle de ville satellite afin d’irriguer le cœur.
Or, la métropole se trouve considérablement affaiblie, avec plus de 20% de sa population vivant sous le seuil de pauvreté, une croissance économique ralentie (deux fois inférieure à celle de la Chine dans son ensemble, une inégalité croissante notamment dans les revus par foyers, et enfin une importante problématique immobilière, qui empêche la majorité des personnes de se loger décemment. Avec la recomposition économique de la région, “Hong Kong est devenue presque exclusivement un centre de services concurrencé par Shenzhen”. P. Le Corre explique donc que « l’objectif est de diluer Hong Kong dans une immense région et de réaliser l’intégration chère à l’ancien dirigeant chinois Deng Xiaoping (1904-1997) de préférence avant la date fatidique de 2047 » (p.13).
Hong Kong, un symbole d’autonomie et de mobilisation
“Les élections locales de Hong Kong le 24 novembre 2019, ont permis aux démocrates de remporter 17 conseils de district sur 18 avec un taux de participation record de 71 %”, p.14 (P. Le Corre).
Historiquement, la Chine est un pays intéressant par rapport à ses révolutions populaires. En effet, il était, du temps des plus récentes dynasties, intégré que le peuple doit se soulever si son souverain dirige mal l’Empire (en répandant la pauvreté de par une mauvaise gestion économique, ou encore la défaite et le déshonneur). Au courant du XIXème siècle, on peut notamment parler de la révolution des Taiping, qui a un fond culturel et religieux, mais également de la révolte des boxers dirigés par l’impératrice douairière CiXi, au fond xénophobe face à la pénétration des occidentaux sur le territoire (sans compté la multitude de mouvements populaires des campagnes qui s’organisaient en sociétés secrètes). Aujourd’hui, avec les révoltes Hongkongaises, il est intéressant de visualiser le processus de mobilisation, inscrit dans la durée, afin de voir comment les personnages phares, notamment de la révolution des parapluies, deviennent aujourd’hui des symboles de dissidence face à la censure chinoise.
L’aspiration démocratique hongkongaise, emmaillotée dans les conspirations du gouvernement central, oppose une résistance farouche, et a le mérite d’être fortement médiatisée sur la scène internationale. Symbole d’une société chinoise morcelée, Hong Kong se distingue de ses deux rivales historiques : Pékin (centre politique du territoire national tourné vers un “développement soucieux de marquer l’indépendance nationale et la puissance chinoise dans le monde” selon l’article de T. Sanjuan) et Shanghai (plus grand pôle urbain et économique de la chine continentale), de part la composition de sa population. Elle est marquée par une diversité intellectuelle, héritée des migrations qui suivent l’année 1997, quand les frontières peuvent être traversées librement. Un septième de la population de Hong Kong a immigré à cette époque pour fuir la Chine continentale.
Bien que la loi sur l’extradition ai été retiré, les manifestants réclament davantage de sécurité : commission pour violence policières, fin de l’incrimination des manifestants, amnistie des personnes arrêtées, suffrage universel pour l’élection du chef de l’exécutif (point hérité de la révolution de parapluie de 2014 quand le gouvernement chinois avait trafiqué la proposition des candidats). Les manifestations de jeunes et d’étudiants (notamment révolte des élèves de polytechnique) permettent de faire circuler l’image d’une révolution vive et déterminée. Les médias montrent une jeunesse qui ne fléchit pas malgré les violentes menaces qui pèsent sur elle. Certaines figures comme l’avocat Martin Lee, le syndicaliste Lee Cheuk Yan et particulièrement Nathan Law, du mouvement des parapluies de 2014, aujourd’hui plus jeune député de HK (25 ans) servent d’étendard au mouvement.
“You can torture me, you can even destroye this body, but you will never emprison my mind” (Nathan Law au Parlement). Il y a deux ans, une vague des jeunes députés majoritairement élus par le peuple refusent de prêter serment à la Chine : “Monsieur le Secrétaire Général Chan, quelle autorité avez-vous, pour que les serments de Yau Wai ching et Sixtus Leung ne soient pas valables et qu’ils ne puissent pas participer aux élections du chef du gouvernement ?” (Nathan Law). La jeune génération hongkongaise est la bête noire de Pékin, le “chaudron incontrôlable » des députés qui revendiquent ouvertement l’autodétermination dans l’enceinte du parlement.
Conclusion
La Chine effraie à l’international de par ses ambitions de reconquête d’une gloire passée (“quand la chine s’éveillera le monde tremblera” Alain Peyrefitte). Hong Kong occupe depuis plusieurs années une position particulière, avec des foyers de dissidence au gouvernement central, lesquels sont pour une démocratisation et autonomisation pérenne de leur système judiciaire et politique. Les évènements sont fortement médiatisés, contrairement au flou qui émane par exemple des réalités vécues par les populations Ouïghour, ce qui fournit un indicateur quant à la portée des actions de la Chine sur une partie de son territoire qui lui échappe en un sens. « Hong Kong a joué ici le rôle étonnant comme en 1997, de détonateur et d’aiguillon dans une région où la démocratie n’a pas le vent en poupe » (P. Le Corre, p.16).
Dans les trois articles mobilisés, Hong Kong apparaît comme un outil géopolitique pour la Chine afin d’asseoir ses ambitions hégémoniques. Mais c’est aussi un “test” qui permet d’évaluer dans une certaine mesure, la possibilité des territoires aux multiples réalités qui traversent la Chine de s’exprimer éventuellement librement tout comme cette bulle dissidente, au statut si particulier. D’autres trous pourraient-ils se former ou se consolider au cœur du territoire national, et faire ainsi barrage aux politiques liberticides ? La mobilisation, notamment des jeunes générations, freine aujourd’hui fortement les ambitions chinoises, qui doit aujourd’hui parvenir à abattre un symbole hybride très vivace si elle veut pouvoir étouffer définitivement les spécificités juridiques et politiques de son immense territoire, et par la même occasion, les fenêtre vers ouvertes vers l’extérieur, qui permettent d’alerter la communauté internationale.
- LE CORRE Philippe, “Hong Kong, une voix démocratique en Chine”, La Société d’Édition de Revues, Etudes, 02/2020, p.7-16.
- SANJUAN Thierry, “Pékin, Shanghai, Hong Kong, trois destins de villes dans l’espace Chinois”, Hérodote, La Découverte, 02/2001, p.153-179.
- VEG Sébastian, “Le statut de Hong Kong et le néo-souverainisme en Chine”, Esprit, 12/2020, p.77-86.
