Aguada Fénix et l’origine des calendriers sacrés

Enfouis sous le couvert forestier, dans la péninsule du Yucatán, un mystérieux site Maya vieux de plus de 3 millénaire révèle une partie des plus vieux secrets des peuples de Méso-Amérique précolombienne.

La mesure du temps est l’une des grandes problématiques qui marque le cours de l’histoire humaine. De nombreuses civilisations, notamment les peuples de la Mésoamérique précolombienne (qui s’étendait du Nord du Mexique au Costa Rica, en passant par le Pérou, le Guatemala, l’Ouest du Honduras, le Salvador et le versant Pacifique du Nicaragua), ont ainsi interprété cette mesure, en tournant leur regard vers les astres. La forme des cités et l’organisation de la hiérarchie sociale étaient très impactées par les croyances qui en découlaient. Une récente découverte sur le site d’Aguada Fénix au Mexique, nous interroge sur les liens qui ont pu exister entre ces civilisations, marquées dans leur ensemble par un calendrier sacré de 260 jours.

Des équipes d’archéologues de l’Université d’Arizona, dirigées par Takeshi Inomata et Daniela Triadan, travaillent depuis 2017 sur des gisements de complexes cérémoniels, le long de la côte Sud du Golf du Mexique. Elles ont révélé l’existence du site d’Aguada Fénix, ainsi que de 500 autres complexes plus petits, mais similaires, dans les régions Mexicaines de Tabasco et Veracruz. Ces gisements archéologiques ont été mis à jour grâce à une technologie de télédétection, le radar Lidar (« laser imaging detection and ranging »), qui a permis de déterminer précisément les subtilités du faible dénivelé du terrain, cachées par l’épais manteau végétal de la région (forêts et pâturages). Au total, ce sont près de 85 000 km² de terrain qui sont analysés.

Le 6 Janvier 2023, un rapport publié par Ivan Šprajc, Takeshi Inomata et Anthony Aveni, dans la revue Science Advances, révèle la découverte d’aménagements de très grandes plateformes, datées, pour les plus anciennes, aux environs des années 1 000 avant notre ère. Le plus grand plateau artificiel découvert de l’ère Maya, à Agua Fénix, long de 1,4 km pour 400 m de large et 10 à 15 m de hauteur, correspond d’ailleurs à cette époque. Dominique Michelet, historien, archéologue, mayaniste et méso américaniste français, directeur de recherches au CNRS, nous explique le 21 Janvier dernier, que le Lidar a permis d’identifier ces structures, mais que la datation correspondait à « une époque où l’on n’a pas encore de certitudes concernant les Mayas et les populations qui dominent un peu plus à l’Ouest, que sont les Olmèques ». En effet, Takeshi Inomata, souligne dans la publication du 6 Janvier, qu’il y a toujours eu un débat sur la question de savoir si la civilisation Olmèque a conduit au développement de la civilisation Maya, ou si les Mayas se sont développés indépendamment.

Ivan Šprajc archéologue et archéo-astrologue Slovène, professeur directeur à l’Institut d’anthropologie et d’études spatiales de Slovénie, nous explique le 23 Janvier 2023, que ces structures identifiées sur le site cérémoniel Maya d’Aguada Fénix, présentent une particularité dans l’orientation des bâtiments par rapport aux astres. On produit d’ailleurs la même observation sur des sites Olmèques voisins, comme celui de la Venta, del Manatí ou encore de Cerro de las Mesas de la région du Veracruz.  On suppose que ces plateformes servaient à observer les phénomènes astronomiques pour des raisons cérémonielles. L’examen de leurs déviations par rapport au Nord, révèle une orientation Est-Ouest, correspondant aux levés et couchés de Soleil. De plus, l’étude a montré ces orientations, correspondaient à deux dates séparées par 260 jours entre elles : le 11 février et le 29 Octobre. Et 260, c’est la durée du calendrier rituel.

 Il nous explique également que le calendrier rituel, aussi appelé « calendrier divinatoire Tzolk’in », était basé sur le calcul 13×20=260, avec le nombre 13, correspondant à des divinités diurnes et le nombre 20, comme système d’unité arbitraire (de la même manière que nous avons une logique basée sur un fonctionnement décimal). Ce calendrier était partagé par l’ensemble des civilisations de la Méso-Amérique, et mis en application sur les sites cérémoniels et sacrificiels, selon un schéma de distribution des dates, marquées par les alignements solaires. Cette fascination pour les cycles astraux relevait du divin. L’organisation du temps de la vie des peuples était alors dictée par des dieux-rois, qui faisaient le lien entre la planification du temps divin et le calendrier « naturel » basé sur une observation pratique des saisons pour l’agriculture par exemple.

Il y a probablement une influence du peuple Olmèque (civilisation antérieure dont la disparition reste un mystère aujourd’hui) sur le peuple Maya, au vue des similitudes observées entre Aguada Fénix et le site Olmèque de San Lorenzo. Ces similitudes à des échelles de temps plus anciennes, laissent entendre que les Olmèques auraient joué leur part dans la conception du fameux calendrier rituel, influençant par la suite, la région toute entière.

Ce calendrier était jusqu’à présent, daté aux alentours de 300 avant notre ère, à partir d’une multitude de textes découverts dans la région. « Or, si l’on a une observation de bâtiments en rapport avec deux dates séparées par 260 jours, aux alentours des années -1 000, cela voudrait peut-être dire que la durée 260 était déjà conçue et formalisée par les populations » (Dominique Michelet pour National Geographic le 21/01/2023). Il apparaît alors que le fond du problème avec cette découverte, réside dans le constat que les populations avaient probablement mesuré que certains phénomènes se reproduisaient entre deux dates séparées par 260 jours, bien avant la datation estimée de la création du calendrier cérémoniel, plus connu sous le nom de calendrier Maya.

On peut alors continuer à s’interroger sur l’étendue de l’éventuelle influence de la civilisation archaïque Olmèque sur les autres peuples de Méso-Amérique, mais également sur l’effet inverse, comme l’avance Ivan Šprajc, qui insiste sur le fait que tous ces peuples s’influençaient mutuellement. Cependant, cette découverte, qui fait concorder les pratiques rituelles liées à la lecture divinatoire des astres, notamment dans l’organisation de sites cérémoniels Mayas bien plus anciens qu’estimés à l’origine, vient mettre en lumière une interrelation étroite, et encore largement inexplorée de ces grandes civilisations précolombiennes.

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