Essais littéraires personnels et philosophiques / expérience d’écriture
Par Marie Zekri

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Xiao Huli
Avez-vous déjà ressentit cette sensation étrange où l’on a l’impression de pouvoir attraper le vent, et le temps avec lui ? Avez-vous déjà sentit dans la pulpe des mains, le titillement, l’envie irrésistible d’attraper ce filet d’air frais qui passe entre vos doigts et de le garder un instant au creux de votre paume. C’est quand je ressens cette sensation singulière que j’ai étrangement le plus l’impression d’être là. Tout semble suspendu. On pourrait fermer les yeux, et se retrouver transporté sur cette fameuse dune de sable encore chaude des rayons du jour, un sanctuaire où se lover au cœur du halo réconfortant de la nuit. Si l’on tend l’oreille, on peut distinguer l’écho de cette voix se décupler à l’infini. Il n’y alors pas de plus belle mélodie. Je ne connais pas meilleur endroit au monde où mon esprit parvienne à crier aussi fort, pas de plus bel endroit que cette dune de sable chaud qui côtoie le ciel étoilé qui semble si froid. Tous les éléments sont connectés entre eux. Le temps cesse sa course un instant. Je me rends compte alors qu’il n’existe peut être pas. Si je le voulais, je pourrais poursuivre ce rêve à l’infini. Il n’y est nulle part ailleurs où j’ai l’impression d’être autant à ma place. La voix silencieuse du désert vient me caresser le front et essuyer mes doutes pour qu’ils disparaissent au loin. Je réalise que je suis un peu de ce sable qui regarde l’émerveillement des étoiles danser là haut après chaque couché de soleil. Je tends mes mains vers le ciel si grand, et je ne sais pas trop ce que je fais, ce que j’attends. Je suis là, et j’y suis bien. Mais le temps poursuit son chemin. Et je sens que je m’estompe avec le mouvement du vent. Je suis toujours là, assise en haut de cette dune de grains de sable que l’air vient peindre de ces lignes si caractéristiques. Je sais que je devrais cesser de regarder, seulement accepter et me laisser aller, accepter de faire enfin part intégrante de ce paysage, accepter de rejoindre les étoiles. Seulement je garde les yeux ouverts. Je ne les fermerais pas, même si je finis par déteindre totalement, jusqu’à ce qu’il ne reste plus de couleur sur mon corps, jusqu’à ce qu’il ne reste plus de matière à toucher. Je dois continuer d’attendre. J’attendrais une éternité s’il le faut. J’attends qu’enfin cette personne revienne même si j’ai oublié son visage. Je ne sais plus pourquoi je l’attends, mais il le faut. Elle va revenir, elle doit revenir. J’attends en haut de ma colline de sable en disant chaque nuit bonjour aux étoiles. Tous les temps se mélangent pour n’en former plus qu’un. Une mélodie mélancolique qui surgit de mon passé vient bercer ces instants précieux. Je ne distingue plus que le flou de l’eau qui emplit mes yeux, débordant sur mes joues au contact du vent frais.
Une fois de plus, les images et les souvenirs se brouillent. Je chasse l’eau de mon regard et me mets à plisser les yeux. Au loin, un petit renard, sur une autre dune de sable semble me regarder. Est-il là depuis longtemps ? Est-ce qu’il me regarde vraiment ? Je n’avais pas remarqué sa présence depuis tout ce temps, mais il me semble bien qu’il est là depuis un moment. Je sens son étrange regard passer au travers de mon corps. Je ne sais plus véritablement comment je me sens. J’ai l’impression d’être totalement à nu. Mon esprit se relie, le temps de ce regard, avec celui du renard. Quel âge a-t-il ? Je ne saurais pas le dire. Est-il aussi vieux que mon esprit ? Est-il aussi jeune que mon corps ? Je n’ai plus aucun repère. Mais j’ai l’impression au fond de moi que nous éprouvons la même chose, et nous nous regardons de la même façon. Je m’observe à travers ses yeux. Je ne sais plus si je dois attendre ou partir. D’où vient cette créature ? L’ai-je inventée ? Ressent-elle ce sentiment grisant de plénitude et de liberté que cela procure de saluer les étoiles et de regarder le monde depuis nos dunes ? Attend elle aussi désespérément cette personne qui ne revient pas ? Reviendra-elle seulement un jour ? En attendant, nous partageons ensemble avec ce petit renard sans âge, sans maison, le désert tout entier, en échangeant par moments nos regards pour mieux toucher la voûte céleste. Écoutons ensemble cette voix du désert qui rend la nuit étoilée si cristalline, regardons le vent et le temps se chamailler dans les nervures du sable. Et regardons ensemble la Terre danser paisiblement avec les astres suspendus dans une lévitation imperturbable de l’univers, de la même façon que nos pensées, rêves, souvenirs flottent dans l’océan insondable de nos esprits.
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Regards sur le désert
Si je devais choisir un paysage pour me définir, ce serait le désert. Il ne faut pas chercher une représentation clichée, habituelle du vide du désert comme un espace où il ne se passerait rien. Au contraire, je vois dans cet apparent vide, une complexité singulière, difficile à déceler, qui vient inonder ces vastes paysages, aux étendues à perte de vue, si bien que ceux qui redoutent la sensation d’égarement, de réelle perte de contrôle, pourraient bien avoir la sensation de se noyer à mesure que le regard dérive sans pouvoir se fixer. Car c’est avant tout cela le désert. Il dégage une sensation profonde, viscérale, qui circule à partir du contact qu’établissent le regard et les autres sens, avec les formes lointaines, les couleurs et les lumières. Comment voir du vide dans un paysage qui est à l’image de la vie ? à la limite de tous les extrêmes, ni vide ni habité, ni froid ni chaud, un endroit qui peut réveiller mille sensations et souvenirs en nous, parfois tout à la fois, mais toujours dans une plénitude et une pureté étrangement violente pour celui qui apprend à se retrouver seul face à lui-même et qui attend sans savoir pourquoi que ses émotions perlent les unes après les autre jusqu’à son esprit. Le voyageur sent alors poindre en lui un espoir assez étrange que ce moment hors du temps lui révèle quelque chose dont il ignore la nature profonde. Il fait l’expérience de l’écho de ses pensées qui ricochent à l’infini sur les formes imprécises, indistinctes et mystérieuses que son regard parvient à palper. Toutes ces sensations singulières émergent à mesure qu’une certitude grandit, celle qu’il y a une vérité dans cette immensité, et que cette vague d’émotions violentes n’en est qu’une infime intuition.
