L’art de photographier les paysages

Par Marie Zekri, 28/02/2021

Photographie de Sebastião Salgado – couverture ouvrage Genesis

Je vous propose ici quelques réflexions autour de l’art de la photographie, qui est un des thèmes essentiels que je serai amenée à développer sur ce blog lors de mon départ en Workaway. Si cela intéresse, je pourrais également vous proposer des portraits de photographes qui m’inspirent dans la perspective de ce départ en immersion que je détaillerai pas à pas dans le « carnet de route ».

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« Dans la plus aride des steppes, les contemplateurs trouveront toujours à s’émerveiller. Leur œil naturaliste décèlera la plus microscopique trace de vie. Leur âme sera capable de transcender les misérables choses. Léonard de Vinci imaginait la montagne en regardant un caillou. Thoreau entendait Dieu dans le chant du grillon. Van Gogh voyait dans la campagne les lignes de force du paysage. Nerval confondait les rues de Paris avec le labyrinthe de son âme. Fulcanelli savait que le nombre d’or régissait la disposition des pétales autour du pistil autant que la course des sphères. Hugo refusait que le parfum des aubépines fût indifférent aux constellations. Le propre des voyants est de ne jamais se satisfaire de ce dont leurs yeux se contentent. Ils traquent l’univers en fouillant l’anecdotique. C’est le principe de la métonymie appliqué à l’observation. Un voyageur doit être capable de glisser d’un brin d’herbe au cosmos et d’imaginer des planisphères dans les nuages qui passent au-dessus de sa tête. Si un grain de sable suffit à lui contenter l’esprit, son bonheur sera immense d’être jeté dans l’erg ! », Petit traité sur l’immensité du monde, Sylvain Tesson (Chapitre 2 : corps et âme)

Dans cet ouvrage qui traite de ses errances autour du monde, Sylvain Tesson fait émerger des questionnements  autour du rapport aux éléments du monde qui infusent, par le biais du corps, l’esprit tout entier. Il y a un véritable pouvoir du monde et de ces paysages qui viennent exercer une force particulière sur les aspects multiples de la vie (matérielle, historique, spirituelle). Ce besoin de produire un récit du monde, de raconter la sensation des paysages et la fascination changeante et propre à chaque lieu, est « aussi vieux que le monde ». Aujourd’hui, aux moyens de représentations traditionnelles que sont les mythes, les légendes, puis les poèmes, les récits, la peinture, la sculpture, l’Art de manière générale, puis les production scientifiques et cartographiques, s’ajoutent les moyens photographiques, qui captent, par le biais de la lumière renvoyée par les éléments que distinguent l’œil, des configurations du monde à des instants précis.

En quoi le paysage, de part la sensation qu’il procure au corps ainsi qu’à l’esprit par le biais des émotions et des souvenirs, dégage t’il une esthétique du monde à la fois changeante et permanente, qui permet de construire un sentiment d’identité ? Comment la photographie paysagère et son interprétation témoigne-t-elle de l’évolution du temps sur les paysages et sur les peuples ?

Nous nous intéresserons aux ressentis de l’esthétique (rapport corps/paysage) ainsi qu’à l’imaginaire et la subjectivité, au-delà du rapport rationnel qu’ils suggèrent. Le paysage naturel, construit, habité, désertique… est un ensemble complexe, peut importe sa nature. Il évolue et se meut d’une certaine façon, tandis que les regards glissent sur lui un instant, à la manière d’une photographie, ou au contraire s’habituent longtemps à son évolution, pour s’immiscer dans l’identité de celui qui vit ce paysage. 

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On trouve sur le site de l’observatoire photographique des paysages, la définition suivante dans l’article intitulé « représentations paysagères » : « Mis en place dans les années 1990 par le ministère chargé de l’Environnement, l’Observatoire photographique national du paysage (OPNP) a pour objet de capter les changements et les permanences des paysages ». Le décret du conseil des ministres du 22 novembre 1989 qui en est à la l’origine, prévoyait la création d’un Observatoire photographique national du paysage (OPNP), avec pour objectif, selon les termes du décret, de « constituer un fonds de séries photographiques qui permette d’analyser les mécanismes et les facteurs de transformations des espaces ainsi que les rôles des différents acteurs qui en sont la cause de façon à orienter favorablement l’évolution du paysage ».

                La démarche s’inscrit donc dans une volonté de penser le paysage à partir des principes du développement durable et d’imaginer de nouvelles interactions entre l’homme et son environnement, au vue des grands enjeux contemporains. Les premiers observatoires apparaissent à la fin des années 1990? Ils concernent alors surtout des sites touristiques nationalement reconnus (Pointe du Raz, Mont Ventoux, Pont du Gard, Versailles…). Ensuite, à partir des années 2000 et jusqu’à aujourd’hui, les observatoires apparaissent très régulièrement avec une moyenne de 5 à 6 nouveaux par an. Souvent, les observatoires recueillent des informations dans une dynamique de création de sortes de capsules temporelles qui pourront êtres comparées avec les futures informations recueillies. Ces observatoires travaillent à différentes échelles, dans différents lieux/paysages, impliquant différents acteurs (nationaux, locaux, parfois-même des habitants).

La photographie est un outil intéressant pour comprendre techniquement l’évolution des paysages, mais avant tout, permet de faire une introspection sur la sensation et le rapport au paysage. Dans un reportage de l’observatoire des paysages, réalisé par Daniel Quesney, plusieurs spécialistes sont interrogés sur la question. Leurs différents ressentis renseignent sur la multitude de perceptions possibles du monde qui nous entoure.

  • Selon François Letourneux et Jean Pierre Le Dantec (historiens et géographes du paysage), l’image proposée par l’objectif photographique dans cette démarche précise d’observation de l’évolution des paysages, permet d’expérimenter un certain déséquilibre que l’on ne ressent pas entre les lignes familières, « sécurisantes » et inchangées des nos cartes (la photographie propose peut-être une expérience plus proche de la réalité) – comme le fait remarquer François Garde (ancien administrateur supérieur des Terres Australes et Antarctiques Française) dans son petit traité de géopolitique subjective, La position des Pôles : «Ce galopin de Mercator triche depuis 1569. Pour représenter la planète, il modifie à notre insu les continents. […] Le monde est prit en sandwich entre les lignes infinies des pôles ». «Le long des grands chemins et dans les tableaux des peintres médiocres, on ne voit que du pays, mais un paysage est une création du goût et du sentiment» (différence entre pays et paysage), De la composition des paysages, Marquis de Girardin (1777).
  • Michael Jakob, également historien du paysage, introduit la difficulté de représenter, de décrire le « je ne sais quoi » qui émane du paysage, du point de vue de la qualité esthétique. Toute personne cherchant à représenter le paysage se retrouve systématiquement confrontée aux limites de son support ainsi que de son propre regard (comment rendre les couleurs fidèles, comment capter la lumière, comment rendre compte de la spatialité telle que je la perçois, mais également la façon dont le plus grand nombre la percevrait ?). Le géographe Jacques  Fatras (CAUE de Haute Savoie) enrichit cette question de la dimension esthétique du paysage dans l’imaginaire commun : le paysage carte postale ; par la remarque suivante – « tout ce qui est du quotidien ou même du familier n’est pas perçu comme un intérêt particulier », comme si les éléments que l’œil était habitué à voir disparaissaient progressivement du champ de vision.
  • Michel Jabrin (agronome du PNR du Pilat) fait remarquer que l’on parle systématiquement de subjectivité quand il est question de parler de paysage. Or, selon son point de vue, il est possible d’objectiver totalement un paysage, de faire abstraction de l’opinion personnelle ou générale sur ce qui est considéré comme esthétique et ce qui ne l’est pas, pour se concentrer sur l’élément. Clément Briandet (paysagiste au PNR du Golfe de Morbihan), parle de l’évolution de la végétation autour du Golfe qui était composé de champs, avec l’importation progressive de pins japonais par exemple, ce qui a pour effet de « copier coller » des images et des représentations figées, propres à certaines zones géographiques, à même les paysages (observation flagrante grâce à la photographie paysagère). La paysagiste Claire Laubie va plus loin dans cette idée en considérant que le paysage est le lieu de la médiation : « même si le paysage est subjectif, quand on porte le regard ensemble dans une même direction, on arrive à se comprendre » – en cela, le paysage peut être envisagé d’une manière plus rationnelle, rapporté aux éléments qui le composent, sans y porter d’interprétation subjective.

La paysagiste reconnait ainsi, la possibilité d’admettre la différence de perceptions, mais surtout de ressentis. Pour preuve, la photographie est un espace de déploiement de l’interprétation mais aussi de l’objectivation du milieu observé, dans lequel, il est possible à chacun de moduler son regard pour y voir ce que l’autre y voit. L’urbaniste Laure Vigneron va dans ce sens en parlant d’une fusion avec le milieu dans lequel on évolue. Le paysage perçut interagit donc directement avec notre part d’identité (susceptible d’évoluer) intrinsèquement liée à notre environnement (du moins, notre environnement familier).

Michael Jakob : « Le paysage est au centre de l’esthétique car c’est le phénomène qui permet le mieux de comprendre l’expérience esthétique, non pas comme consommation de l’art, marché de la culture, mais comme une possibilité d’entrer en contact de manière inattendue avec le monde ». Il est donc question de notre subjectivité, de ce que nous sommes, de faire l’expérience de « se projeter hors de soi » (possibilité d’extase ou de grand malaise – effets procurés par le paysage qui donne lieu à un « désir du paysage »).

Jorn Riel a écrit sur le peuple Inuit du Groenland : «ils ont un 6ème sens que nous avons oublié ». De nombreux spécialistes se sont ainsi penchés sur la question de l’identité des individus, particulièrement des cultures et des peuples, liés directement à l’espace et au paysage. Dans le cas des peuples Inuits, la cartographe Béatrice Collignon, souligne dans son ouvrage Les Inuits, ce qu’ils savent du territoire, l’opposition du savoir vernaculaire des peuples autochtones (connaissance ancestrale aiguë des terres de chasses et des grandes étendues désertiques par delà le 60° N – cercle polaire arctique) avec le savoir scientifique et la pensée commune, rendant ainsi sa part de vérité au ressentit profond et authentique des espaces.

« Aujourd’hui, la façon dont les gens voient la réalité et la photographient, évolue en elle-même. On ne regarde plus les choses de la même façon et dans le même temps, les choses changent. Les générations qui se succèdent ne voient pas les paysages de la même façon que les précédentes à mesure que le monde change mais surtout à mesure que le regard change » – citation d’Henri le Pesq. La photographie a cette capacité particulière d’arrêter le temps sur un état particulier à un instant observé. Elle permet ainsi de témoigner d’une évolution, mais surtout de comprendre comment nous interagissons avec les paysages, de manière matérielle ou abstraite, de comprendre comment chacun ressent « son morceau de paysage » (images quotidiennes, familières, ou souvenirs encrés). Le paysage ainsi photographié dit quelque chose de la vie des personnes au temps de la prise de la photographie.

Sources

  • Petit traité sur l’immensité du monde, Sylvain Tesson
  • http://observatoiredespaysages.fr/representations-paysageres/ – reportage
  • Rapport du ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie (bureau des paysages) – Observatoires photographiques du paysage « locaux », recensement et typologie (décembre 2015)
  • Petit traité de géopolitique subjective, La position des Pôles, François Garde.
  • Les Inuits, ce qu’ils savent du territoire, Béatrice Collignon

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